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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

La visite chez Grand-mère

– La distribution des paparmannes –

C'était tout de même dommage de ne pouvoir causer davantage avec Grand-mère. Elle, qui était si savante, qui avait vécu si longtemps - elle pouvait même se vanter d'être aussi vieille que le pays - et qui ne demandait pas mieux que de pouvoir partager toutes ses connaissances acquises au cours d'une vie pleine et mouvementée. 

Nous savions tout cela, car c’était clairement écrit dans ses yeux, de petits yeux un peu voilés par ses lunettes, mais encore porteurs d’une lueur chaleureuse. Nous avions vu dans l’album de notre père les photos d'une jeune femme grande et svelte, avec le sourire contagieux de notre Grand-mère. Notre père nous avait souvent parlé d’elle, de la vision qu’il en avait quand il était petit. Il se souvenait d'une mère tendre, affectueuse et plutôt câline, adroite et intelligente. Mais ce qui, selon lui, dominait chez elle, c'était le feu qui incarnait la flamme de la vie, l'ardeur d'une personnalité faite d'un mélange de volonté, de douceur et d'audace. En fait, les yeux de Grand-mère en étaient toujours témoins de cet inébranlable amour pour la vie.  

La surdité de cette grande dame devait agir comme passeur à la frontière de nos deux générations si étrangères, un passeur qui nous interdisait de visiter le riche pays des merveilles qu’habitait Grand-mère. Nous voulions tellement l'entendre raconter ses histoires dans ses propres mots. Elle avait tout un recueil de son riche vécu entreposé quelque part.

 

Nous savions qu’elle avait refusé un contrat pour chanter à l'Opéra de New York. Est-ce possible? Tombée amoureuse, ma Grand-mère avait décidé d’épouser mon grand-père et était allée s’établir avec lui dans une ferme d’un petit village manitobain, au milieu de nulle part, au bout du monde. Par la suite, elle avait eu la douleur de voir son mari affligé de dégénérescence, une maladie à laquelle, plus tard, on allait donner le nom de cancer. Cette femme n'avait jamais eu de regrets, seulement des souvenirs de ce qui avait été et de ce qui aurait pu être. C'était à la fois si triste, mais si beau.

Nous étions convaincus que ma tante et Grand-mère communiquaient par télépathie, car, à un moment précis durant la visite, le sommet entre mon père et ma tante trouvait le point final; au même instant, Grand-mère faisait signe de la main. C'était le temps de distribuer des paparmannes. Cette communion à la menthe représentait un tiraillement paradoxal pour nous, les enfants. Il y avait, bien sûr, le délice de la pastille venant de Grand-mère, mais, en même temps, le signe précurseur que notre visite tirait à sa fin.  

Il ne restait plus que les longues caresses du départ après lesquelles ma tante nous accompagnait vers la porte, alors que nous sucions une pastille plus délicieuse que n’importe quel autre bonbon au monde. 

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