Mon inspiration pour...

Docteur, Docteur 

« Ce n’est pas que j’ai peur de la mort, dit Woody Allen, mais je préférerais être ailleurs quand elle se produira. »[1] Qui n’est pas angoissé devant la mort? L’ennui, c’est que personne ne peut mourir à notre place! 

Dans un passé pas si lointain, la croyance ferme des gens en une vie meilleure après la mort conditionnait au quotidien leur conduite et, quand venait la fin, les prêtres étaient là pour assurer le passage vers cet au-delà qui avait nourri leur espérance. Ces « passeurs » jouissaient d’un statut de demi-dieux en raison du caractère numineux (sacré) de leur rôle. La confiance qui leur était accordée leur donnait le pouvoir de calmer les angoisses les plus profondes. C’était avant que la science biomédicale et la technologie ne permettent les petits miracles que nous connaissons aujourd’hui. L’espérance de vie était loin d’être celle que nous atteignons actuellement et la mort apparaissait si inéluctable qu’il était presque impossible d’en éviter la pensée. Qui alors aurait pu se passer de ceux qui allaient sauver leur âme? 

Notre rapport à la mort a radicalement changé. La repousser avec énergie, la garder sous silence si elle rôde, passer à autre chose le plus rapidement possible lorsqu’elle a sévi, voilà la nouvelle réalité. La croyance en un au-delà, pour les uns, s’est effritée, pour les autres, est reportée à plus tard. Le bonheur est possible « de ce côté-ci », et pour plus longtemps que jamais. Ce passeur qu’est le prêtre devient donc moins important à nos yeux que ne l’est la personne qui détient le pouvoir de retarder l’échéance du passage, et cette personne est incarnée par le médecin. Si le médecin peut s’interposer et repousser le moment ultime, bien sûr que nous nous en réjouirons! Et nous l’estimerons, le surestimerons même, ou peut-être irons nous jusqu’à l’investir d’un pouvoir surhumain, jusqu’à le déifier, comme il en était autrefois pour le prêtre. Il est aussi vieux que l’âme humaine ce réflexe qui nous pousse à donner notre confiance absolue à celui qui, se tenant aux confins de la vie et de la mort, peut agir en notre faveur. De tout temps on lui a conféré un statut de sauveur, on l’a entouré d’une aura, on lui a accordé des privilèges, dont celui-ci, qui traverse les époques : l’intouchabilité. À ce privilège s’associent certains autres avantages qui varient selon les valeurs du temps; vous l’aurez constaté, le pouvoir de « passer à la caisse » sans trop de restrictions semble être de nos jours un avantage que l’on croit légitime de concéder à ceux qui méritent notre plus haute estime. Que l’opinion publique tourne soudainement en défaveur de cet acteur méritant (certainement le plus méritant aux yeux de la population québécoise) et l’on verra aussitôt se déployer différentes méthodes pour rétablir l’ordre. Méthode douce : campagne de relations publiques faisant valoir le dévouement exceptionnel de ce valeureux professionnel capable d’actes héroïques (on l’a vu dans de récentes publicités et on le voit dans plusieurs téléromans et téléséries faisant du médecin une sorte de héros); méthode dure : menaces d’un accès plus limité à ses indispensables services. Celui qui peut marquer la vie de son empreinte détient un certain pouvoir de conviction. 

Ainsi avons-nous maintenant foi en lui, le médecin, et en tout l’univers prescriptif qu’il déploie, allant du bout de papier qu’il nous griffonne jusqu’aux manœuvres hautement technologiques qu’il opère sur nos corps, en passant par les prescriptions comportementales de la médecine préventive. L’objectif : prolonger notre durée de vie utile, repousser notre date de péremption.

La mort demeure pourtant inéluctable. L’échéance arrivera, plus tard pour nombre de gens (et pourquoi pas?), mais elle arrivera. Entre temps, « aurons-nous médité sur la mort, demande le philosophe André Comte-Sponville[2], non pour elle-même, mais pour ce qu’elle nous apprend sur la vie et sur nous-mêmes »? À tout le moins ne pas l’ignorer, si ce n’est que « pour consacrer à la vie – la sienne et celle des autres – tous les soins qu’elle requiert » ajoute-t-il. La savoir là, la mort, c’est se donner la chance d’accorder une priorité à la vie, à « ce qui vaut la peine d’exister », pour emprunter les mots d’Hubert Reeves. Si vous avez appris à vibrer à la beauté du monde et à vous réjouir de votre vie, nous rappelle le psychanalyste Guy Corneau, « l’essentiel aura été accompli et vous franchirez les portes de la mort sans souci superflu. »[3]

Je terminerai avec cette pensée à la fois brutale et libératrice de l’écrivain Yvon Rivard[4] : « la beauté, c’est ce que nous raconte le temps avant de nous tuer ». Le temps est assassin, c’est vrai, mais la beauté, qui existe avant tout dans notre regard, nous procure par moment le sentiment de pouvoir transcender notre condition de mortel. Qui sait, peut-être est-ce cela, l’éternité? 

Voici un texte qui traite avec humour du thème de la déification du médecin. Entendons ici le médecin en tant que membre de l’un de ces groupes identitaires qui revendiquent sa différence et non pas en tant qu’individu exerçant chaque jour son métier avec professionnalisme.

[1] Cité par André Comte-Sponville dans La vie humaine, dessins de Sylvie Thybert, Les Éditions Hermann, 2007.

[2] Idem

[3] Guy Corneau, Revivre, Les Éditions de l’Homme, 2010.

[4] Yvon Rivard, Le siècle de Jeanne (roman), Les Éditions du Boréal, 2010.